La perception de l’espace

Petit Rappel historique

Commenter ?

Les représentations suivantes du premier cycle se sont déroulées sans commentaires de ma part.
Pourquoi s’épancher quand rien de notable ne s’est produit, sinon la magie de la représentation et qui ne tire sa valeur que de l’instant présent, de l’échange direct avec le spectateur dans l’ici et maintenant ?

Mettre en scène et jouer

Mettre en scène et jouer est nouveau pour moi, comme je l’ai déjà exprimé précédemment. J’étais contre jusqu’à présent. En l’occurrence, je ne regrette rien et je ne vois pas comment je pourrais supporter, comment je pourrais mieux porter cette création, en me plaçant ou en m’étant placé à l’extérieur. Je vis de l’intérieur des moments magiques liés à ce spectacle et à ce texte de Sophocle porteur de vie.

Ma perception de l’espace

Il se produit depuis le début des représentations un événement quasi-miraculeux et dont je viens à peine de prendre conscience :
Quand j’arrive sur la scène de la salle Laborey, dans ce Théâtre du Nord-Ouest, dans l’incarnation des mots de Créon, ma perception du monde est différente de celle que je possède quand je travaille sur ce même plateau.

Un ressenti personnel

J’exprime ici avec naïveté (et je tiens à cette dernière), ce ressenti spatial, cette perception différente qui me transforme, qui me fait autre, en oubli de moi-même, en rapport avec ce public de citoyens de Thèbes, dans ce corps qui est le mien mais habité et traversé par les mots d’un autre, surgis d’un temps passé, écrits par Sophocle, l’un des tout premiers auteurs de théâtre.
Ce sont ces mots qui me portent, me transmutent en ce que le spectateur considère comme Créon, ce successeur d’Œdipe, qui se voit contraint d’assumer un pouvoir qui le dépasse mais auquel il choisit de se confronter.

Une expérience douloureuse

J’ai vécu dimanche une expérience douloureuse : j’ai interrompu le spectacle au bout de quatre minutes. Cela ne m’était jamais arrivé.

La technique

Dans cet ici et maintenant de la représentation, dans cet art vivant, se glisse quelques aspects techniques qui peuvent perturber le regard du spectateur. La lumière, qui découpe l’espace et offre, mieux que tout décor, une géométrie scénographique qui ouvre l’imaginaire du spectateur, est fondamentale.

Un incident

Alors que la représentation avait commencé depuis quelques secondes, des effets inhabituels se sont produits, modifiant, de ce fait, l’espace dans lequel évoluaient les comédiens. Il y avait clairement (sic !) des problèmes avec le jeu d’orgue. Il était impossible de continuer ainsi (En tant que metteur en scène, autant je répugne à des décors réalistes autant je tiens à accompagner le spectacle par une lumière qui porte sens.)

Une décision violente

Jamais, au grand jamais, je n’aurais imaginé devoir me résoudre à une telle extrémité. C’est pourtant ce que j’ai fait : j’ai interrompu la représentation.

Ma perception à cet instant

Interrompre une représentation, c’est terrible pour le spectateur. C’est le sortir de l’univers dont il est venu s’imprégner. C’est un peu comme réveiller un dormeur en sursaut. C’est aller contre tout ce pour quoi j’ai œuvré.
J’étais aussi dans une position où il m’était difficile d’apparaître. Je me suis donc changé afin d’être le metteur-en-scène et non l’acteur qui intervenait. Quand j’ai expliqué aux spectateurs les raisons de cette interruption, je les percevais très proches, comme si je les avais interpelés dans la rue.

La reprise du spectacle

Le problème technique a pu être résolu. Le spectacle a recommencé.
Quand je suis entré en Créon, le poids des responsabilités du pouvoir était présent. J’ai retrouvé cette différence de perception intérieure, ce changement de point de vue quand on passe de soi-même, acteur, au personnage.
C’est peut-être ainsi, dans ma perception du monde différente, que je est un autre ?

Nos cinq sens

Ils nous permettent de percevoir le monde. Ils sont notre richesse. Chaque être possède l’un ou l’autre sens plus développé. Chacun peut éduquer ses sens les moins développés au naturel et affiner ceux qui le sont davantage. Le théâtre, qui est œuvre de troupe, rencontre de sensibilités et d’univers, autorise cette mise en commun des sens. La scénographe et le créateur lumière, par exemple, apportent ce regard que je n’ai pas (même si je le travaille pour m’améliorer).
Ma perception est kinesthésique. Quand je suis en coulisse, dans les coulisses de Créon au Théâtre du Nord-Ouest, je ressens physiquement ce qui se passe sur scène, à la fois par l’écoute auditive, et aussi par la respiration générale du spectacle.
Quand j’entre en Créon, mon point de vue change. Je m’oublie en cet autre. C’est sans doute l’un des plaisirs du jeu théâtral : se perdre en soi pour mieux trouver l’autre.

Antigone – Aveux

Le dossier d’un spectacle

Je me suis toujours demandé comment on pouvait réaliser le dossier d’un spectacle (quand il s’agit d’une œuvre du répertoire ou, a fortiori, d’un auteur contemporain), sans l’avoir interrogé, sans avoir questionné le texte sur le plateau.
Ce site va être le « dossier » de la pièce Antigone, de Sophocle, mise en scène par mes soins.

Le plateau

J’appelle plateau cette scène dans laquelle se joue la représentation et qui est d’abord le lieu de répétition.
J’appelle plateau cette nudité offerte par les acteurs sur la scène quand ils se laissent traverser par un texte, exposés au regard d’autrui. Et autrui, avant d’être le spectateur est le metteur en scène et toute l’équipe qui l’assiste dans cette création.

Voir ou ne pas voir ?

Il est des metteurs en scène visionnaires, des peintres du mouvement, qui voient le texte comme une fabrique à images et qui font travailler leurs acteurs en ce sens.
Je ne suis ni visionnaire ni voyant, tout juste un peu voyeur. Car il faut être voyeur pour accompagner les acteurs dans leur dévoilement progressif vers ce moment qui sera la représentation.

La nudité

L’avantage de cette création est qu’elle a commencé sans un centime.
Elle est le fruit d’années de réflexions sur la pièce elle-même, et de rencontres avec des hommes et des femmes remarquables. Certains étaient des enfants quand je les ai rencontrés. Ils sont maintenant des hommes ou des femmes, et irradient la scène de leur présence.
Sans un sou, quand on monte un spectacle sans fortune personnelle (et je n’ai, de ce fait, pas les moyens de faire des dettes), il n’y a que l’indispensable qui apparaît.

Quand je parle de « réflexions », je l’entends au sens de l’écoute de ce qui nous échappe dans une œuvre, de mes tentatives intérieures de m’approcher de son universalité. Je ne parle pas de l’approche intellectuelle. Le travail théâtral, à mon sens, ne se situe pas à ce niveau.

Premier aveu : la solitude

J’ai arrêté toute mise en scène en 2005 parce que toutes les subventions (exceptées celles de la ville de Pantin que je remercie au passage) versées aux Enfants du paradis, la compagnie que je dirige, ont été supprimées sans raison. D’autre part, j’étais incapable de vendre mes spectacles, sinon sur des « coups » ponctuels. Enfin, je ne supportais plus ces dossiers à remplir, ces conseillers de ministère ou de Conseils Généraux ou Régionaux à courtiser, ces mondanités, ces invitations à envoyer à des « responsables » qui n’avaient déjà plus le temps de venir.

Deuxième aveu : la nécessité d’une troupe

Pour moi, mettre en scène, c’est d’abord rassembler une équipe, une troupe, avec l’objectif d’interroger une œuvre, tous ensemble.
Il y a ceux qui voient, ceux qui entendent et ceux qui ressentent. Je me range dans les deux dernières catégories. Pour mettre en scène, pour voir la scène, un peintre, un scénographe, un « voyant » m’est indispensable.

Troisième aveu : la vie

Je mets en scène en construisant sur du vivant, avec du vivant.
Mettre en scène, c’est redonner la parole aux morts. Seul le miracle de la vie peut accomplir ce prodige.
Je ne mets pas en scène des images en amont d’un spectacle, j’en suis incapable. J’ai besoin de saisir le fond d’une œuvre, d’être imbibé d’elle, dépassé même par elle, pour que surgisse parfois une évidence qui s’impose d’elle-même ; et il se trouve qu’elle est, parfois, visuelle.
C’est le plateau qui me donne ces réponses, comme des évidences qui se dévoilent soudain. Le geste d’un acteur prend sens et accord profond avec le texte. La position des uns et des autres équilibre le plateau de façon parfaite sans que je l’ai décidé en amont…

Sophocle

Je suis vivant : c’est beau. Je dois aux dieux un beau cadeau. dit le soldat dans Antigone.
Toute la pièce repose sur cette beauté, ce miracle (je le répète) qu’est la vie. Quelle que soit la situation matérielle dans laquelle nous vivons, nous sommes vivants, et c’est beau !
Qu’y a-t-il de plus important comme message à porter sur la scène, aujourd’hui où la finance devient le seul dieu reconnu par la majorité des citoyens du monde ? Où nous oublions la valeur de la vie, de la conscience ? Et cette conscience, n’est-elle pas ce que nous devons assumer, pour goûter la valeur de notre vie, de la vie ?

Pierre-François Kettler

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